Naissance d'une Chanson par Henri BETTI

Texte de sa Conférence à la Radio en 1963

 

Il y a deux façons de faire des chansons : inspiration et fabrication. 

 

Pour ma part, je considère que l’inspiration n’a aucun mérite. Quand un être est doué musicalement, c’est-à-dire qu’il a des idées. Lorsqu’un matin au réveil, en se rasant, on siffle un air inconnu, c’est-à-dire qu’on invente un air. Et bien il n’y a aucun mérite parce que c’est la muse qui vous a habité à ce moment-là.

 

Mais quand on vous dit : "Dites-moi Monsieur Betti, il est question de faire une chanson sur tel ou tel sujet, apportez-nous la chanson demain à 2h". Doit-on attendre l’inspiration ? Comment vient-elle ? Il faut la faire la chanson puisqu’elle est sur commande. Alors comment fait-on ? Je ne fais aucun mystère, vous allez voir c’est très simple. Mais je pense que cela peut vous intéresser. À cela, il y a tout d’abord un mot qui me vient tout de suite à l’esprit, c’est l’intelligence.

 Je m’explique…

 

Un musicien est un Monsieur qui vient au monde avec la musique. Car enfin la musique, on a beau dire ce qu’on voudra, la musique ne s’apprend pas, on vient au monde avec la musique ou on ne vient pas au monde avec la musique. On a un cerveau qui ne fonctionne peut-être pas tout à fait comme les autres, on entend des airs. Un p’tit peu comme Jeanne d’Arc peut-être. On entend des airs. Alors que fait-on ? On les travaille si on est pianiste ou guitariste. Mais ce qu’il faut absolument c’est trouver le mariage absolu, car lorsque vous êtes en possession d’un texte voilà où l’intelligence entre en jeu. Avec ce texte, il faut faire un mariage absolu avec les paroles.

 

Et maintenant je vais commencer par vous signaler ce que j’appellerai les "erreurs" qu’il ne faut pas commettre. Car vous le public, lorsque vous adoptez une chanson, vous n’allez pas faire ce que je vais faire moi-même, c’est-à-dire moi en spécialiste, je vais disséquer une chanson, je vais vous expliquer ce qui ne va pas dans la chanson.

 

Avec le public pour mener une chanson au succès il y a des tas de moyen : la radio, le disque, tout cela. Vous savez si par exemple on emploie la méthode qu’on appelle vulgairement "Enfoncez-vous ça dans la tête !", ce qui veut dire qu’on passe une chanson 14 fois par jour à la radio. Le public bien sûr il finit par l’ingurgiter, par obligation, mais si ce n’est pas bon, s’il y a eu une erreur, s’il y a une faille, le public rejette cette chanson. Et la chanson retourne dans ses oubliettes parce qu’il y a des erreurs que le public, je vous répète, ne peut pas analyser lui, tout ça est en transparence, tout ça est ailleurs. Moi je le fais en spécialiste et c’est le but de ma conférence.

 

En musique, il y a ce qu’on appelle "deux règnes absolu" mais vraiment absolu comme il y a la nuit et comme il y a le jour. Nous avons en musique le mode majeur et le mode mineur. Exemple, quand je frappe un accord comme celui-ci : do, mi, sol, do. Nous appelons ça un "accord parfait majeur". Pourquoi ? Tout simplement parce que la note du milieu, le mi, et bien il est majeur. Si nous baissons cette note d’un tout petit cran, juste la note au-dessous, ça nous donne le mode mineur. Et bien entre ces deux règnes, il y a tout un monde, c’est la nuit et le jour comme je le disais tout à l’heure. Le mode majeur, même sur un tempo lent, évoque toujours un petit peu de fraîcheur et le mode mineur invoque toujours un petit peu de tristesse. Voici donc que nous nous trouvons en présence de deux choses absoluments différentes. Alors l’erreur que l’on peut commettre, c’est d’écrire des paroles gaies sur des musiques mineurs.

Texte de son Livre Autobiographique en 1993

 

De deux choses l’une : ou bien le compositeur a l’inspiration, ou il ne l’a pas !

 

S’il a l’inspiration, l’état de grâce, il compose un air plus ou moins bienvenu mais qui, en tout cas, coule de source et ne lui donne pratiquement aucun mal; il "accouche" dans la joie plutôt que dans la douleur. S’il n’a pas l’inspiration, il devra alors "fabriquer" sa chanson, et la réussite dépendra de la façon dont elle aura été construite.

 

Faut-il écrire des paroles sur une musique ou, au contraire, une musique sur des paroles ?

En général personne ne veut ouvrir le feu le premier. Les paroliers veulent écrire leur texte après avoir entendu la musique, et les compositeurs préfèrent que les paroles leur soient déjà données.

 

D’après mon expérience, pour trouver l’inspiration, il me semble que la meilleure méthode est la suivante : le parolier soumet au compositeur l’idée générale d’une chanson et si possible le texte du début du refrain, c’est le minimum pour "démarrer". Ensuite, sur ces bases, le musicien compose un air qui s’adapte à l’esprit dans lequel la chanson a été conçue.

 

Même si c’est enfoncer une porte ouverte, je dois rappeler qu’en musique il existe le mode majeur et le mode mineur. Hélas ! Beaucoup de musiciens médiocres semblent ne pas bien percevoir la différence ! Même quelques professionnels authentiques commettent cette grave erreur, qui conduit neuf fois sur dix leurs chansons aux oubliettes.

 

Et pourtant, il est évident que le compositeur doit s’inspirer de l’idée générale soumise par le parolier : si le texte propose une ambiance gaie avec des mots tels que soleil, amour, joie de vivre… Pourquoi composer une musique sur le mode mineur qui donnerait une atmosphère plutôt nostalgique ? Et c’est exactement la même chose, lorsque c’est le parolier qui doit s’adapter à une musique déjà composée.

 

En résumé, la condition essentielle et primordiale, c’est l’entente entre l’auteur et le compositeur, l’idéal étant, évidemment, quand ils ne font qu’une seule et même personne : Charles Trenet en est un des meilleurs exemples…

 

De la même façon, les "auteurs-compositeurs-interprètes" ont beaucoup plus de chance que ceux qui sont uniquement paroliers ou musiciens, car ils n’ont pas à passer par l’intermédiaire d’une autre personne pour faire connaître leur œuvre au public. Ils peuvent tester toutes leurs chansons en les intégrant à leur répertoire, ce qui leur permet de percevoir, dès la première fois, le diagnostic de ceux qui les écoutent.

 

Et c’est cela l’important car, de toute façons, dans cette profession, quand une chanson est terminée, enregistrée sur disque, programmée à la radio et à la télévision, le seul juge est, et sera toujours, le public !